La campagne législative n’a pas eu lieu

Une campagne “ennuyeuse”, "terne", “soporifique”? Le taux d’abstention record enregistré lors de ces élections législatives vient confirmer ce que tout le monde savait déjà: cette campagne n’a pas soulevé les foules. Problème d’agenda ou stratégies de communication inadaptées? La chasse aux bonnes excuses est lancée.

“Encore?!” Cette réponse, des milliers de militants et candidats l’ont entendue tous les jours sur les marchés et autres lieux de tractage. Une marque d’exaspération qui met en évidence l’extrême longueur de la séquence électorale qui s’achève. Des prémisses de la primaire socialiste à l’élection de François Hollande, la campagne présidentielle a tenue les Français en haleine durant près d’un an, nourris à longueur de journée par des médias aussi prodigues que nombreux (la multiplication des sites et des chaînes d’information y est pour quelque chose). La longueur de cette campagne avait d’ailleurs été évoquée par Bastien Millot, co-président de l’agence Bygmalion, dans l’entretien qu’il nous avez accordé à la veille du premier tour: il y voyait l’explication des grands meetings qui, à droite comme à gauche, ont permis d’entretenir la mobilisation militante.

Cet épuisement de l’enjeu électoral soulève également la question du couplage des élections présidentielle et législatives. Un agenda électoral voulu par le passage au quinquennat qui subordonne l’élection des députés à celle du président. Nombres de personnalités politiques plaident désormais pour une refonte de cet agenda pour renforcer le rôle du Parlement dans la “monarchie républicaine”; on retrouve cette revendication surtout à gauche, dont plusieurs mouvements plaident pour le retour à un régime parlementaire via une sixième république. Mais rien n’a encore été proposé pour pallier ce problème, qui ne manquera pas de se reposer dans cinq ans.

Au-delà des problématiques institutionnelles, notre analyse met en évidence de véritables enjeux de communication, que les candidats comme les partis n’ont pas su, ou pas pu, aborder. La maîtrise du temps, la configuration du scrutin et les contraintes légales en sont les principaux objets.

Une campagne encore dans la présidentielle, et déjà dans l’après législatives.

Le premier constat de cette campagne législative, et sans doute le plus évident, et qu’elle se joue quasiment sur les mêmes programmes que la campagne présidentielle. Les protagonistes ont annoncé la couleur dès le départ: Jean-François Copé a ainsi déclaré que le programme de l’UMP n’évoluerait pas et qu’il s’agissait d’une question de cohérence; le PS a argumenté la nécessité de donner “une majorité au changement”. Rien de nouveau dans les deux cas, si ce n’est la volonté de jouer un “troisième tour” de la présidentielle, comme certains l’ont affirmé à l’UMP. Les thématiques comme les propositions n’évoluent donc pas, et l’électeur se voit resservir le même plat qu’à la présidentielle.

Second constat, celui d’une distribution des rôles assez classique pour un scrutin législatif: d’une part le vainqueur de la présidentielle souhaite une majorité parlementaire pour donner au nouveau président les moyens de gouverner; d’autre part, le perdant invoque un nécessaire – autant qu’illusoire – équilibre des pouvoirs, pour éviter l’avènement d’un “Etat PS”. Des positionnements dont découlent d’interminables argumentaires, nécessaires à la clarification des enjeux, mais terriblement barbants quand ils sont répétés à longueur d’interview et tous les cinq ans.

Cette distribution des rôles se fait aussi à un autre niveau, qui caractérise la période post-présidentielle que nous vivons: la division entre majorité et opposition. Cette division est imposée par les premières mesures du gouvernement Ayrault, qui implique une solidarité gouvernementale, le soutien du PS et les critiques de l’UMP. Hors des enjeux de la campagne, le décor est alors posé pour les cinq années qui viennent, bien que le choix des mesures en question demeure profondément lié à la tenue du scrutin (augmentation du SMIC et de l’allocation de rentrée scolaire,… on préfère annoncer les bonnes nouvelles plutôt que les mauvaises). Le Gouvernement est désormais au travail et le fait savoir: il communique sur son action, ce qui n’est pas sans lien avec les élections législatives, mais ne vise pas clairement une mobilisation de l’électorat.

Dernier constat, celui d’une recomposition post-électorale des partis, qui occupe le devant de la scène. La composition du gouvernement et le sort réservé à Martine Aubry ont ainsi occupé nombre d’éditorialistes. A droite, la rapidité impressionnante avec laquelle les médias ont scénarisé le duel Fillon / Copé, d’ores et déjà en lice pour 2017, a également occulté les échéances électorales directes. Un biais journalistique désormais classique, qui fait primer le jeu politique sur les réels enjeux: il est sans doute plus facile de traiter un duel entre deux personnalités pour le leadership à droite, plutôt qu’analyser 577 petits scrutins locaux, avec une complexité d’analyse certaine.

Au final, d’autres enjeux politiques supplantent l’enjeu électoral immédiat, ce qui a pour conséquence la dispersion de l’attention médiatique, et la dilution de la campagne législative dans un flux d’actualités hétérogène.

Une campagne avant tout locale.

La particularité d’une élection législative est qu’il s’agit d’une élection locale dont l’enjeu est national. Les députés sont les représentants du peuple, chargés de faire les lois de la République et de contrôler l’exécutif. D’où l’importance du contexte national et du résultat de la présidentielle pour ce scrutin. Or cette élection s’organise avant tout au niveau local: ce sont les dirigeants locaux, les candidats, les militants, qui sont mobilisés sur le terrain.

Les sièges des partis sont, à l’inverse, peu impliqués dans cette campagne, en tout cas beaucoup moins que pour la présidentielle – sauf certains cas comme au Front de Gauche, où la candidature de Jean-Luc Mélenchon à Hénin-Beaumont s’est transformée en enjeu national. Les partis ont donc continué de produire des contenus militants (argumentaires, contenus viraux, matériel de campagne,…), mais à un rythme beaucoup moins élevé.

A cela s’ajoute la difficulté pour les candidats de produire eux-mêmes de véritables éléments de communication. Comme nous l’avons déjà expliqué sur ce blog, les dispositions légales sont particulièrement contraignantes en France vis-à-vis de la propagande électorale, et si une élection présidentielle induit une hypermédiatisation des candidats, un candidat aux élections législatives dispose de moyens extrêmement limités pour faire parler de lui: affichage, tractage et site internet. Des canaux de communication limités, pour une attention de l’électorat elle aussi limitée.

L’argent, le nerf de la guerre (politique).

Le fait que la campagne législative s’organise localement n’est pas le seul obstacle au déploiement d’une campagne de communication ambitieuse. Encore faudrait-il que les partis aient les moyens de financer une telle campagne. Et a ce niveau, la présidentielle a aussi laissé des traces et grevé les finances des partis (pour mémoire, lors de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait dépensé 21,2 millions d’euros, 20,7 pour Ségolène Royal, la moitié de ses dépenses étant remboursée par l’Etat). Cette situation rend difficile la mise en oeuvre de grands outils de communication, et surtout l’organisation de grands meetings nationaux destinés à mobiliser militants et sympathisants.

Cette problématique financière est d’autant plus importante qu’il s’agit également pour les partis de préparer l’avenir. Faut-il rappeler que la dotation financière accordée par l’Etat dépend des résultats aux élections législatives et du nombre de parlementaires…? Anticipant une défaite électorale, et donc une réduction de cette dotation, l’UMP a d’ores et déjà choisi de ne pas renouveler le contrat de nombreux permanents. La situation est plus grave encore pour le Modem: déjà mal en point sur le plan politique, le parti centriste a presque disparu de l’Assemblée nationale, et perd, en conséquence, une grande partie de son financement public.

Une campagne ravivée dans l’entre deux tours.

Cette campagne législative s’est pourtant réveillée dans l’entre deux tours. Un réveil mécanique d’abord, dû aux résultats du premier tour, qui lance le jeu des alliances et des désistements. Une fois de plus, la question d’une alliance UMP-FN est revenue sur le tapis, la gauche feignant de constater une “droitisation” de l’UMP, accusation portée depuis bientôt 30 ans… Le combat réthorique repart alors sur cette seule question, ce qui a pour mérite de raviver les préférences partisanes des électeurs, sensibles aux discours de leurs camp, sans pour autant intéresser les moins engagés.

Cet entre deux tours est, en outre, alimenté par une polémique qui, comme en 2007 avec la TVA sociale, vient secouer le parti vainqueur de la présidentielle. Le “Trierweilergate”, comme il est désormais nommé, n’aura sans doute pas l’impact de la TVA sociale, qui avait coûté quelques sièges à la droite, mais son ampleur médiatique est tout aussi comparable: une des médias nationaux, intervention des plus hautes personnalités politiques, éditoriaux,… Un emballement à la hauteur de la faute politique, à un moment où la parole politique se veut maîtrisée et intelligible.

Cette campagne législative n’échappe donc pas à la règle presque immuable qui veut que lorsqu’elle intervient après l’élection présidentielle, la campagne est fade et gagnée par le parti vainqueur de la présidentielle. Outre la question de l’agenda institutionnel, plusieurs évolutions légales concernant les règles de financement public ou les moyens de propagande autorisés, permettraient de redynamiser cette élection. En attendant, les candidats se trouvent condamnés à devoir expliquer sur les marchés qui ils sont et pourquoi il y aura une élection dimanche.

Emilien Roso

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